Le secret de la mer Rouge

Au mess des officiers, dans la salle réservée au commandant de base et à ses hôtes de marque, l’ensemble des invités prirent place. Le repas fut léger et savoureux, la chaleur torride de cette saison voulut que la soif prît l’avantage sur l’appétit. Après qu’une armée de serveurs en livrée bleu nuit et boutons d’or eut apporté le traditionnel café annonçant la fin des mondanités et le début d’une officieuse discussion, le colonel Aubert, commandant la base aérienne, étala sur la table une grande carte marine constellée de points rouges et l’on distribua à chacun des convives une série de clichés photographiques. L’officier afficha un air grave et déclara :

« Cela a été pris quelques semaines avant votre venue par nos hélicoptères d’observation dans l’anse du Goubhet. C’est assez gigantesque et l’on ignore ce que c’est…

— Manta Birostris ! » répondit sur-le-champ Naoki Mako.

Miss Shark était en réalité un rien amusée de percer aussi rapidement le mystère avec, sous les yeux, un magnifique cliché de trois raies mantas en formation à un mètre à peine sous la surface de cette minuscule mer intérieure. Le colonel et son entourage furent surpris de la salve ; Tourteau laissa dessiner un sourire entendu et gêné, une sorte de : « Je vous l’avais dit, c’est elle la spécialiste ! » tout en tentant de rappeler Naoki, d’un regard de travers, aux consignes, celles qui exigent en permanence d’être « du bon côté de l’Ulysse ».

« Elles peuvent atteindre sept à huit mètres, ajouta Naoki plus doctement, mais je dois reconnaître que celle du milieu présente une taille plutôt exceptionnelle ! neuf mètres et même peut être dix mètres !

— 11 mètres 50 ! » rétorqua net l’un des officiers à droite du colonel afin d’équilibrer un peu la démonstration verbale.  

Le militaire, pour clamer autant de précision, avait dû se baser sur l’une des photographies montrant la plus grande des raies « volant » en surface avec l’un des deux hélicoptères. À côté du monstre marin, l’appareil semblait insignifiant et rendait plus imposantes encore les dimensions de l’énorme poisson. C’était assez exceptionnel, mais rien d’extraordinaire pour des plongeurs habitués à observer ces ailes majestueuses sous l’eau. Devant la mine quelque peu décontenancée des aviateurs, Tourteau comprit qu’il fallait diminuer cet aplomb. Il ne s’agissait pas de ridiculiser leurs hôtes ni de perdre aussi rapidement un « contrat ». Le commandant regarda son ichtyologue en hochant légèrement du chef comme s’il voulait se placer au même niveau d’inquiétude des militaires ; le docteur Mako fit de même afin de partager complaisamment cet étonnement feint, mais il fallait néanmoins clore scientifiquement cette discussion :

« Remarquable en effet, reprit Naoki, mais rien de vraiment surprenant ou… d’incroyable, je vous l’assure. Une taille inédite certes… mais nous pouvons l’expliquer de manière rationnelle : cette partie du Goubhet est très poissonneuse et l’eau bénéficie en outre d’une oxygénation particulière, due probablement aux émanations sous-marines de la roche volcanique en constante formation. Mais je peux comprendre votre stupeur, d’ailleurs, dans certaines régions, on appelle ce genre de raie le « diable des mers », cela effraie grandement les indigènes qui peuvent l’apercevoir du haut d’une colline et vont imaginer les phantasmes les plus délirants. »

Les trois officiers, perplexes, fixèrent alors l’attachée scientifique avec l’air raidi des contrariés. Il y eut une pause gênante, c’était le silence de l’incompréhension. Les avait-elle pris pour des crétins ? La susceptibilité des militaires était-elle si sensible au point de les figer dans une consternante aphonie ? Tourteau ne vint cependant pas à la rescousse de Naoki, il fronçait déjà gravement les sourcils sur l’un des clichés. En orientant différemment le cadre, il tentait d’en déchiffrer laborieusement toute la sémiologie graphique, le commandant s’était à présent plongé dans un pénible effort d’interprétation. 

La même copie était sous les yeux de Naoki et elle l’avait inconsciemment négligée pensant à une photo ratée. Les militaires, avec toute la rigueur qu’on leur connaît, s’étaient pourtant évertués à numéroter et renseigner chacune de ces photographies aériennes dans une scénographie parfaite. Le péché de suffisance ! Miss Shark avait trop rapidement joué son doctorat sur la table et interprété maladroitement le trouble originel de ces soldats, si peu enclins à se laisser émouvoir par des situations ordinaires aux allures extraordinaires. La guerre n’était-elle pas le petit théâtre de conflits très personnels projetés dans de démentielles proportions ?

« La raie manta est bien connue par ici, observa Aubert, d’un ton calme, et on y rencontre même, plus rarement je vous l’accorde, d’énormes requins-baleines… »

Le colonel Aubert n’avait nul besoin des soliloques pédants d’une ichtyologue réputée sur ces « monstres » marins impressionnants et quelque peu gentillets.

L’une de ces images, la dernière de la série et malheureusement celle qui ne possédait pas la qualité optique des autres clichés, présentait, en apparence, les contours d’une forme biologique à la taille… gigantesque.

« On peut y voir, reprit le colonel, le dessin conique d’une tête immense ou, sans faire appel à beaucoup d’imagination, juste deviner un banc compact de poissons… C’est à vous de nous dire maintenant ce que c’est… »

Tourteau fixa Naoki avec l’un de ses regards sévères, l’un de ceux qui ordonnent en silence. Elle devait cette fois réévaluer la chose avec toute la rigueur scientifique, celle qui, en l’absence d’indubitables preuves, permet le doute :

« Je n’avais pas bien considéré ce dernier cliché… hésita Naoki, mais l’on peut effectivement distinguer une forme. Ce n’est pas très précis, l’image est floue et le grain prononcé, s’agit-il d’un agrandissement ? »

Naoki tentait de gagner du temps, mais faire des digressions sur l’aspect technique d’une photographie risquait d’embarrasser inutilement Tourteau vis-à-vis de ses hôtes en qui il voyait déjà une occasion d’avitaillement gratuite. Le commandant avait rejoint le groupe des militaires dans l’expectative, et tous attendaient une confirmation. Soit l’image figurait un amas de poissons importuns se faufilant dans l’un des méandres du puissant courant, soit nous étions en présence d’une immense forme marine encore inconnue ou presque.

« Sur l’instant, d’après les données fragmentaires comme la taille de la raie et les dimensions de ce que l’on supposerait comme l’extrémité avant de cette… chose, je dirais qu’il pourrait s’agir d’un… mégalodon aux proportions anormales. »

Tourteau fut le seul à avoir un mouvement de recul. Miss Shark se devait d’expliquer au reste de l’auditoire que l’animal en question fut l’un des plus gros prédateurs que notre monde ait jamais connu :

« Imaginez juste une sorte de baleine entre 20 et même 25 mètres de long avec, à la place de fanons à filtrer le plancton, une mâchoire béante emplie de plusieurs centaines de sabres à double tranchant d’au moins 20 cm ! C’est, ou plutôt c’était, puisque cette espèce de requin s’est éteinte il y maintenant plus d’un million d’années, le plus grand prédateur ayant jamais existé en mer et… sur terre. »

Les militaires avaient le front tout ridé, ils regardèrent Tourteau, attendant une confirmation ou peut-être une version française moins docte. Le commandant se fit un plaisir de surenchérir avec toute l’emphase permise au conteur de fables extraordinaires :

« En effet… à comparer juste leur dentition, le spinosaure, considéré comme le plus grand carnivore de tous les temps, eh bien ce dernier dans la gueule grande ouverte de ce mégalodon, c’est un peu l’oiseau qui picore dans la bouche d’un alligator ! Heureusement pour nous, ces sales bêtes ont disparu… Il faut simplement se dire que le mégalodon pouvait engouffrer, d’un seul coup de mâchoire, une dizaine de personnes assises dans un canot de sauvetage… un coup d’attendrisseur et… plus rien ! C’était surtout une véritable machine à broyer les cages thoraciques des baleines. En mer, elle vous aurait fait chavirer n’importe quel navire et réduit la plus solide des coques en pièces. À la réflexion, il ne faut pas s’emballer, même si la forme sur cette photographie peut suggérer la présence d’un énorme museau de squale, il peut tout aussi bien s’agir d’un banc de poissons… n’est-ce pas Naoki ? » et Tourteau, en passant la « main » à sa partenaire, désirait à présent laisser suffisamment de doute mijoter dans les consciences des militaires, dans l’intérêt de l’Ulysse

« Pour moi, non, le mégalodon a bel et bien disparu de nos radars depuis plusieurs centaines de milliers d’années, déclara brutalement la jeune scientifique sans remarquer les appels du regard furieux de Tourteau, ensuite, ajouta-t-elle, il faudrait bien plus qu’un simple garde-manger en profondeur pour apaiser l’appétit féroce d’un squale de cette taille-là… Le mégalodon ne vivait pas en ermite au fond des grottes sous-marines que je sache, c’était un sacré vagabond, à sillonner les mers à la recherche d’un troupeau de baleines jusqu’à ce que ces dernières se fassent plus rares et trouvent refuge dans des eaux plus froides… le manque de nourriture… c’est ce qui a causé sûrement la disparition du plus grand prédateur de tous les temps. D’ailleurs, le Goubhet, c’est quoi ? 200 mètres, pas plus ?

— À peu près 1400 mètres… rétorqua le major, à droite du colonel.

— 1400 quoi ? Non, c’est impossible par ici ! » coupa net le commandant, très perplexe en s’emparant de la carte. Durant une longue minute, Tourteau tentait d’y repérer les cotes indiquant une pareille profondeur, mais après quelques instants où le militaire désirait visiblement voir l’explorateur se perdre dans ses recherches, l’officier repris sa laconique intervention :

« Vous ne trouverez rien…

— Vous voulez dire qu’il y a un endroit non répertorié ? insinua Tourteau.

— Oui. C’est exact. Le point rouge ici, à proximité du volcan, le tombant sud sous l’île du diable… c’est là.

— L’île du diable ? Nom charmant ! » nota Naoki avant de replacer, songeuse, l’énigmatique cliché sous ses yeux.

Ce supposé gouffre avait attisé la curiosité des deux invités. Le militaire, ravi d’être le nouveau centre d’intérêt, précisa :

« C’est une fosse à effondrements. Il y a de nombreux tremblements de terre par ici, de faibles magnitudes et très souvent d’origine sous-marine.

— Oui, oui… le fameux océan érythréen en formation, releva le docteur Mako, empressée.

— Exact, reprit le Major qui dirigeait la cellule « Rens » sur la base aérienne. Nous pensons que cette fosse existait depuis pas mal de temps, une sorte de glissement de terrain antérieur. Le Goubhet est assez vaste… le courant très fort, personne n’a vraiment exploré l’endroit dans ses moindres recoins. La Marine a sondé il y a quelques semaines, à notre demande, cette zone juste ici… ils sont formels : 1400 mètres. C’est… énorme !

— En effet… s’étonna Naoki, et surtout très profond, je suis très surprise. Mais pour en revenir à notre « bête », c’est totalement improbable, je vous l’ai dit et je reste catégorique sur ce point. »

Le commandant Tourteau, sur le moment, se reprocha d’avoir laissé le colonel Aubert prendre place au côté de Naoki. À l’autre bout de la table, il était tout aussi malaisé qu’indiscret d’offrir à la belle Américaine un grand coup de tatane dans les chevilles.

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