Le secret de la mer Rouge

La ville de Djibouti, cet ancien caravansérail où s’attardaient autrefois quelques chameliers égarés, se détachait sur le tracé des cartes marines par sa forme pyramidale. Du haut de la pointe, au nord, bourgeonnaient le port, la gare ferroviaire et toute la zone riche et aisée du Héron, où s’accrochaient les ambassades, les militaires français et leur famille, les appointés du système colonial et les pontes locales de l’administration. Quelques gradins plus bas, on y trouvait le centre commercial, avec ses vieilles bâtisses indiennes, ses boutiques arabes, ses hôtels grecs et arméniens, ses nombreux bordels de prostituées abyssines et somaliennes, ses longues rues bordées d’arcades et le célèbre palmier en zinc, un gros rectangle de madrépore bien taillé, mi-bar, mi-restaurant, à la légende surfaite, à la gloire périmée. Et puis il y avait tout le reste, un socle qui prenait la crasse du bas de l’échelle et qui s’étalait d’est en ouest, jusqu’aux jardins d’Ambouli au sud, dans un quadrillage bien agencé de taudis en tôles ondulées et de niches faites de planches et sacs en toile de jute. C’est là où s’entassent généralement toutes les plèbes du quart monde et c’était là où vivotait l’indigène, métèque français pas tout à fait citoyen.

La jeep longea une interminable et ennuyeuse route de plage hérissée de baraques casernes semblables à des barres d’immeuble. Du port jusqu’à l’entrée de la base aérienne, ce sont dix kilomètres de garnisons, un parcours tracé au cabotage, sur une piste bien goudronnée en bord de mer et qui évitera de traverser le village de l’Afaro-Somali, avec ses étroites voies de terre noire, ses cloaques de boue grasse, ses décharges fumantes au coin des rues qui exhalent partout la pestilence même en ouvrant la fenêtre du dernier étage, où l’air est, paraît-il, plus frais.

Le 4×4 ralentit et se fige sous les aveuglants projecteurs d’un poste de sécurité. Deux gardes, en short et chemise courte, ruissellent de chaleur ; ce sont des appelés du contingent tout comme l’impassible chauffeur qui leur propose des cartouches de cigarette à très bas prix, fraîchement achetées en ville. Ils n’ont que la quille en tête, ils n’attendent que l’annonce de leur retour en métropole et quitter au plus vite « ce four ». Après un contrôle convenu d’avance, le tout terrain s’engage dans une longue allée de bitume, presque une avenue, ornée dans ses flancs par deux belles colonnades de schinus molle au feuillage persistant. Trente mètres plus loin, la jeep bifurque à gauche et stoppe devant l’entrée d’un bâtiment rectangulaire de deux étages, bloc sans grâce, de couleur sable, dont la seule fioriture apparente est ce fronton décoré d’armoiries militaires flamboyantes. C’est l’emblème de la base : large panneau circulaire en bois où figure, stylisé, découpé, fait d’un assemblage polychrome, un aigle aux ailes grandes ouvertes, tenant dans ses serres l’astre solaire rouge vif, mourant à l’horizon.

Le colonel Aubert attendait sur le perron, droit comme un as de pique, accompagné de son officier en second et d’un major, et tous vêtus de la tunique blanche des coloniaux, le poitrail lesté de médailles éclatantes et rubans bariolés. Ils accueillirent le commandant de l’Ulysse et son attachée scientifique avec la pompe d’usage : une poignée de main et quelques bons mots. Tourteau fit sa part de présentation et annonça sa compagne du moment en tant que « miss Shark », spécialiste mondiale des requins.

Tourteau avait l’habitude de baptiser ses collaborateurs et les membres de l’équipage avec des noms de chefs indiens. En retour, on l’appelait « le pacha » ou plus simplement « commandant ». Son épouse Marguerite avait hérité d’un sobriquet peu commun : « la Bacane ». Madame Tourteau détestait ces réceptions mondaines où il fallait parfois se forcer à être aimable et rire en se tordant les mains derrière le dos. Lors des longues escales absentes de son mari, elle préférait demeurer à bord de l’Ulysse. S’il advenait, en de rares occasions, que la Bacane manquât à l’appel, les plongeurs et les matelots s’en revigorait le souvenir en l’affublant d’un autre titre qui évoquait la déférence autant qu’une bienveillante sympathie. Dans le cœur de ces hommes simples, on se remémorait avec tendresse la « Reine Margot » et l’ancien bâtiment de guerre britannique n’était plus qu’un château presque vide, sans la chaude couleur de l’âtre qui vient égayer le terne des grandes salles froides et grises.

Le tabou des femmes à bord d’un navire avait coulé comme une meule jetée au fond de l’océan. Marguerite Tourteau et Naoki Mako, en revêtant la tenue de « plongeuses », ce dangereux métier d’homme, devinrent des pionnières dans un domaine largement occupé par des collègues masculins soucieux, non sans quelque mal, de virilement dépasser les compétences de nos deux héroïnes dans les techniques sous-marines. On raconte même que les futurs postulants devaient surpasser les exploits de ces dames afin de justifier leur présence à bord de l’Ulysse.

Pour Tourteau, Naoki était une valeur sûre, un investissement nécessaire. Au milieu de cette communauté d’aventuriers, elle était la seule scientifique diplômée. Le pacha, à son grand désarroi, ne pouvait se prévaloir d’un quelconque titre académique. Il a su néanmoins, tout au long de sa longue carrière d’explorateur, s’entourer des meilleurs spécialistes afin de ne plus reproduire les erreurs du passé.

Dans le secret de ses confidences, le commandant avoua un jour regretter, bien amer, la scène de son film où l’on voyait tout l’équipage massacrer, à grands coups de maillet et de gaffes crochues, une horde de requins affamés qui s’acharnaient sur la carcasse sanglante d’un bébé cachalot, tailladé à mort par l’Ulysse. L’enfant du plus grand mammifère marin eut la malheureuse idée, dans l’un de ses jeux aquatiques, de se glisser sous la coque du navire. Que pouvait-on leur reprocher à ces squales ? Ils avaient faim et furent attirés par le sang frais et les cris de détresse du pauvre animal. Un requin rassasié passe son peu de loisir en farniente et il est semblable au chien sauvage : docile et joueur une fois repus, dangereux et indomptable lorsqu’il manque depuis longtemps de nourriture.

« Sommes-nous si différents ? se questionna un jour Tourteau, je crois que non. Nous sommes même capables de bien pire quand la peur nous surprend et nous force à perdre notre âme. Mais lorsque nous avons joyeusement trucidé cette bande de requins vagabonds, rien ne nous y obligeait si ce n’est le plaisir cruel de voir se répandre le sang et d’infliger à ces squales une horrible et douloureuse agonie. »

Tourteau avait prévenu ses hôtes : « Vous excuserez ma collaboratrice, mais elle ne parle et comprend suffisamment bien le français pour tenir une réelle conversation dans notre langue ». Les officiers jurèrent de déployer tous leurs efforts afin de s’exprimer dans un anglais à l’accent que Naoki considérait déjà comme très romantique.

Naoki Mako, docteur-ichtyologue et spécialiste mondiale des requins possédait également, outre d’exceptionnelles qualités intellectuelles, une plastique à rendre fou n’importe quel homme attiré par le sexe opposé. D’un père japonais et d’une mère irlandaise, Naoki avait hérité du meilleur des deux lignées avec une face comparable aux plus illustres marbres des statues grecques. Sa peau dégageait un musc naturel et subtil qui pouvait réveiller, chez les bas instincts, quelque velléité interlope. Un teint semblable à de la nacre brillait en hiver de fins éclats dorés. Sa chevelure de sirène, s’il fallait que Naoki se retrouvât nue, pouvait cacher les atours les plus intimes de la jeune Américaine, tout en ornant les formes nobles de sa silhouette d’un drapé soyeux et parfumé. Le galbe généreux de ses proéminences charnelles aurait sans doute effacé, chez Botticelli, le souvenir de ses modèles florentins les plus désirables, ou lui faire perdre la raison, à le voir brûler ses toiles et planter les outils de son art dans les poitrines fourbes : à ces époques prétendument chastes, on avait l’âme bien plus sensible et l’on craignait l’envieux bellâtre hâbleur comme une peste de marins génois ; c’était le genre de malfrats des cœurs qui pouvaient corrompre le parfait amour d’un seul regard.

Naoki était donc une Muse de grand maître ou un envoûtant totem destiné à réveiller de puissants pouvoirs phalliques. Le colonel et ses hommes demeurèrent courtois, en présence de miss Shark, aucun n’eut un défaut de galanterie. L’accent de la belle Américaine était fort prononcé, elle sut ménager la capacité de pénétration des Français en parlant un anglais au débit lent, en sifflant les mots à la manière des Britanniques. Il arrivait parfois, lorsque ses interlocuteurs se perdaient dans des difficultés idiomatiques sournoises, qu’elle tournât la tête en direction du commandant afin de lui signaler, d’un sourire discret, son incompréhension et Tourteau, qui avait vécu de longues années d’enfance aux États-Unis, retravaillait la formule d’une phrase comme s’il s’agissait d’en vulgariser la teneur ou d’en simplifier le sens ; il lui incombait de préserver l’estime de ses hôtes tout en saluant leurs efforts de s’exprimer dans la langue de John Bull, même si ces derniers se rendaient à la tâche avec la légèreté des recrues va-t-en-guerre et la verve des bègues laborieux au chant faux.

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