Le secret de la mer Rouge

La jeep braillait autant qu’un camion de transport, elle emprunta une route peu fréquentée et mal éclairée. La discussion devait porter sur un sujet « scientifiquement sensible » et les militaires souhaitaient restreindre le nombre de confidents. Tourteau profita de la course afin de préparer la jeune Américaine sur la véritable nature de cette entrevue.

« Caporal-chef ! Caporal-chef ! »

Le commandant usa d’un stratagème à la fiabilité douteuse mais censé lui assurer une parfaite discrétion.

« Bon, avec tout ce vacarme et le vent de face, dit Tourteau en s’adressant à Naoki, même en criant, le chauffeur reste sourd comme un pot…

— Peut-être qu’il ne comprend pas l’anglais ? répondit Naoki qui peinait à empêcher des franges entières de sa noire et soyeuse chevelure obstruer sa bouche.

— On ne sait jamais, rétorqua le commandant, il se peut que cet idiot soit un officier du renseignement ! »

Naoki étouffa un début de fou rire dans une fausse toux. Tourteau était tout le contraire d’un fabulateur vantard, à singer, avec la maladresse des mauvais acteurs, l’espion anglais de théâtre, toutefois, cet abus de méfiance ajoutait, à la lourde pesanteur de l’air, quelque vapeur mystérieuse. Le commandant poursuivit : « Docteur Mako, nous allons devoir parler d’une même voix.

— Dans quel contexte ?

— Les militaires ont besoin de notre aide. Nous devons expertiser une prétendue bestiole qui traînerait dans une des baies de la région en semant la terreur. Vous êtes la seule scientifique de notre équipe. Il s’agit avant tout de bien négocier nos services.

— Négocier nos services ? Comment cela ?

— Naoki… Si l’on vous questionne sur la rotontidé de la terre, n’allez pas tout de suite y répondre par l’affirmative en vous appuyant sur tout un livre de formules mathématiques indigestes.

— Je ne comprends toujours pas… mais comme vous êtes le commandant, si je vous posais cette question, que me répondriez-vous ?

— Ah ! eh bien moi, je dirais qu’elle doit être ronde, mais que nous devrions quand même nous en assurer en faisant un petit tour dans l’espace…

— Et ?

— Naoki… soupira Tourteau, j’essaie seulement de vous dire qu’il faut se mettre du bon côté de l’Ulysse… Supposons que cela ne soit qu’un requin-baleine…

— Des militaires effrayés par une baleine ? interrompit abruptement Naoki. Ce requin-là est l’un des plus placides de son espèce !

— Oui, oui… s’impatienta Tourteau, mais ce genre de détail n’est peut-être pas connu, et puis, sous l’eau, tout pacifique qu’il soit, le requin-baleine impose ; la gueule grande ouverte, il fait peur !

— Je crois savoir que l’anse du Goubhet est une zone de migration naturelle pour le plus gros poisson vivant de cette planète.

— Oui… je l’ai entendu dire aussi, reprit faussement Tourteau qui l’ignorait jusque là.

— Cela n’a pas dû échapper aux pêcheurs locaux ni aux militaires qui semblent si bien connaître la région.

— D’accord, d’accord, mais il peut s’agir également d’une sorte de prédateur égaré.

— Un gros prédateur alors… et Naoki Mako souriait.

— Naoki, ne vous foutez pas de moi ! J’ai l’impression que vous savez déjà ce que l’on va y trouver. Il n’y a donc aucune place pour le mystère magique chez vous ? s’emporta, sans vraiment s’énerver, Tourteau.

— Paul, vous l’avez dit… je suis votre scientifique et je pense et agis en tant que telle, c’est ce que vous attendez de moi n’est-ce pas ?

— Oui… mais j’espère surtout que vous pourrez les convaincre à ce qu’ils nous laissent constater sur place, c’est le plus important.

— Ah ! je commence à comprendre…

— C’est tant mieux, d’ailleurs, tout bon scientifique se doit de porter un jugement d’après les faits. Je ne veux pas me contenter de regarder deux ou trois photos et de serrer des mains ensuite. Après nos déconvenues de ce matin sur ce banc de coraux, j’ai bien l’intention de faire une petite visite au Goubhet, mais sûrement pas à mes frais.

— Ne vous inquiétez pas commandant, j’ai moi aussi hâte d’aller y voir… Cette histoire de militaires et de clichés qui font peur m’intrigue… Et puis l’expert en photographie, c’est vous.

— Naoki… Au fait, connaissez-vous la littérature française d’aventure, car même traduits en anglais, Kessel et Monfreid ont amoureusement décrit cette région. »

Naoki Mako, qui n’avait pas lu une ligne des deux auteurs français encore très fameux dans toute la corne de l’Afrique, était déjà conquise par le charme un peu suranné de l’endroit. L’œuvre des Anglais Richard F. Burton et Wilfried Thesiger avait rempli sa mémoire de jeunesse d’intrépides voyages en terres africaines et de savoureux récits épiques, vantant la chevaleresque des dernières tribus nomades. Cette romance idéalisée, projetée dans la crasse sociale des nouvelles réalités urbaines, aurait pu provoquer, chez la scientifique, de vives réactions de rejet, des sentiments de révolte intérieure jusqu’à la dérouter vers les causes perdues du grand désenchantement. Et la voilà transformée en rebelle, l’arme du révolutionnaire à l’épaule, entichée d’un compagnon hirsute, jésus de banlieue, chef de guerre dans les maquis indigènes des nombreuses Afriques, ou du sud des Amériques. Mais non, Naoki survolait à peine cette terre, elle ne la longeait que du bout du littoral, sans jamais y perdre pied ; s’il fallait créer une révolution ou foutre le feu à la planète, son quartier général se trouvait sous l’eau, là où l’attendaient une armée de baleines, douze divisions de requins, trois régiments de dauphins et une cohorte de poulpes géants prêts à en découdre avec l’arrogant singeux bipède, destructeur de monde, qui regarde avec mépris le reste de la création du haut de ses guiboles de glaise sèche.

Et le vent du soir traînait avec lui des souvenirs qui sentaient à présent la chaude essence des vieilles communautés humaines, ce parfum vivant et tenace où se mêlaient, à la lourde présence d’encens, les odeurs fortes de terre rance et de mer qui surit.

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