Le secret de la mer Rouge

Djibouti, c’était une escale sûre et tranquille. À terre, Tourteau, ancien capitaine de corvette, retrouvait ses marques militaires. Dans cette petite colonie, il pouvait se vanter de connaître la plupart des grands gérontes de la Marine nationale, le gratin des huiles de l’infanterie coloniale et les hauts perchés de l’armée de l’air, car depuis son oscar à Hollywood et sa palme d’or à Cannes qui récompensèrent son dernier film, le commandant Tourteau était un invité dont on se disputait âprement la présence.

À chaque escale d’importance, le rite s’accomplissait, immuable comme un service à la messe. Des officiels, des gens de bien, des personnages de qualité, souvent accompagnés de leur épouse trop heureuse de quitter le confinement d’un luxueux foyer, visitaient l’Ulysse en bande compacte, avec la curiosité des touristes au zoo. Et Paul Tourteau, qui revêtait alors le costume du groom pour hôtel de luxe ou de Monsieur Loyal au cirque, s’amusait à faire le guide dans les coursives, à montrer là son scaphandre qu’il avait eu l’honneur de porter dans l’un de ses films, à manipuler ici la lourde caméra qui servit dans telle scène d’anthologie, à pointer du doigt ou héler les membres d’équipage qui devenaient aussi célèbres que le célèbre commandant Tourteau ; car les documentaires et les longs métrages de l’explorateur français racontaient surtout une singulière histoire d’hommes à la découverte d’un nouveau monde étrange, la mer.

Le colonel Aubert, qui dirigeait la base aérienne 188 de Djibouti, n’avait apparemment pas l’humeur à ces intéressantes flâneries. Avant les premières manœuvres d’amarrages, on put voir, à quai, un caporal chef assis sur le capot d’une jeep Willys. Il était là depuis deux bonnes heures, pour être sûr de « coincer » le pacha avant qu’il n’aille se perdre en ville. Seuls Tourteau et miss Shark montèrent à bord de l’inconfortable véhicule. Les consignes du commandant de la base étaient fermes et précises : réunion restreinte, présence uniquement de Tourteau et de son attachée scientifique. Louis, le plus jeune fils de Paul Tourteau et le plus « apte », aux yeux de l’explorateur, à lui succéder, avait toute la légitimité de considérer cet aparté comme un signe de disgrâce, car c’était bien une mise à l’écart pleinement consentie par son père : lors de visites officielles ou officieuses, il était plus aisé de penser qu’on pût maritalement abuser des chairs flétries du commandant de l’Ulysse plutôt que de croire qu’un de ces puissants, dans les chambres du pouvoir, osât lui imposer un quelconque choix de ses suivants.

En vérité, pour Tourteau, quelle qu’eût été les plateaux de télévision ou les scènes de conférence sur lesquels il devait s’exposer, il souscrivait rarement à l’idée d’en partager la vedette, quand bien même les embruns de son immense gloire eussent dû égoutter les faces arides de son entourage immédiat. Ses deux fils, Henri et Louis, apparaissaient de manière sporadique dans les films, comme de bons lieutenants, fidèles subordonnés à bord de l’Ulysse du seul et unique commandant Tourteau. Pourtant, dans le hors champ de la réalité, les coulisses étaient bien différentes. Dans le tableau anatomique de l’entreprise Tourteau, Louis et Henri figuraient le cerveau et les poumons ; et le commandant, corps fou nanti de cette double greffe salutaire, pouvait, sans craindre l’apoplexie ou l’arrêt respiratoire, continuer les folles explorations de son équipe aux quatre bouts du monde.  

Louis, le cadet, était un plongeur virtuose, un aviateur chevronné autant qu’un réalisateur inventif : les thèmes inspirés, les bonnes trouvailles filmiques, les plans des scènes cultes, c’était lui. Quant à l’aîné, plus discret, qui vivotait dans l’ombre compulsive des projets souvent démesurés de son père, Henri en était le gouvernail logistique et économique, celui promu au sacrifice, à demeurer le plus souvent en cale sèche, à devenir au nom des intérêts supérieurs de la famille, un maître du boulier, un procédurier hors pair. Henri fut surtout l’homme providence qui assurait à tout l’équipage de rentrer, à chaque fin d’expédition, à bord du même navire, les soutes bien pleines.

Tout comme le scaphandre de son invention, Tourteau avait également créé une machine à explorer le monde totalement autonome. Il pouvait faire l’absent à terre ou se figer sur le pont, le commandant était devenu une figure de proue légendaire, un nom de baptême unique, une marque de fabrique voire, pour les plus aigris, un pavillon de complaisance. Cependant, une fois en mer, à bord de l’Ulysse, cette réalité se diluait dans les impératifs communautaires. Enfin, s’il désirait demeurer longtemps au sein de cette fratrie marine, du commandant en second au simple mousse, chacun devait se soumettre à cette charte muette, ce code d’honneur qui obligeait les ego en puissance de limiter les vagues autour de la masse imposante de Paul Tourteau ; le célèbre commandant explorateur savait mieux que quiconque déplacer et surtout conserver un fort tirant de notoriété pour le bien de tous.

Ce qui comptait, avant tout, c’était cette vie d’aventures que personne à bord de l’Ulysse, pas même une épouse trahie, n’aurait voulu, pour rien au monde, compromettre.

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