Le secret de la mer Rouge

Le chef opérateur se dirigea à pas rapides vers l’échelle d’étrave, à la poupe du navire, là où le commandant attendait la remontée de la première équipe : « Paul ! Il se passe quoi ? On arrête de filmer ?

— Ah… te voilà, sourit Tourteau, désolé Alain, mais en bas, c’est de la vase. On n’y voit pas à 50 cm ! Le courant est trop fort. On fera une autre tentative ou alors, on trouve un endroit plus calme. Maintenant, cap sur Djibouti. La base aérienne vient d’appeler, les militaires veulent me voir… d’urgence.

— C’est la guerre avec les Russes ? s’inquiéta Renaud.

— Non pas encore, enfin, j’espère… Ils possèdent une série de clichés aériens, des images d’une baie où ils pensent avoir vu quelque chose et souhaitent mon avis. Cet Oscar va me confiner dans l’expertise plus photographique qu’océanographique on dirait…

— Tu as besoin de moi ?

— Euh… non, et le message radio insiste sur le caractère urgent et confidentiel de cette rencontre. Je suis encore un officier de réserve pour eux, et les militaires font très rarement confiance aux civils…

— Alors, il y a un truc russe quelque part… c’est sûr.

— Mieux que ça mon petit Alain : une espèce de bestiole sous-marine inconnue !

— Ah ! Donc tu y vas avec la miss Shark ?

— Tu le sais… j’ai toujours besoin de ma caution scientifique dès qu’il s’agit de faire le savant.

— Tu prends Naoki pour faire le pot de fleurs ?

— Pas cette fois non. Dès qu’une bête avec des branchies les dépasse au moins d’une tête en taille, nos officiers de létat-major tremblent aussitôt des deux genoux. Le docteur Naoki Mako saura leur préciser l’âge, le nombre de dents ainsi que le sexe de notre terreur aquatique.

— Je vois… T’es au courant qu’elle nous coûte cher ta spécialiste, c’est la plus grosse paye à bord…

— Alain, je ne l’ai jamais nié… et voilà pourquoi je compte leur gratter un peu de fioul et de la bouffe. Les aviateurs sont riches ! Ils ont toujours du rabe qu’ils cachent… J’espère également pouvoir agiter Papillon au bon cœur de ces dames. Ils veulent tous me voir à leur table, à me présenter leur épouse. Si je peux engranger un ou deux billets, ça renflouera un peu nos caisses et nous changera de l’ordinaire au carré.

— Je trouve que l’on y mange déjà pas mal…

— Pour le cinéma je n’ai rien à dire, mais dès qu’il s’agit de regarder autre part que dans un œilleton d’objectif, dans une assiette par exemple, ton avis est des plus discutables ! Cru ou cuit, un brocoli a le même goût chez toi.

— Bien sûr que c’est pareil !

— Imagine que nous tombions sur un superbe spécimen de grand blanc ! Tu auras de quoi t’occuper derrière ta caméra.

— Encore faut-il que ta « miss Shark » y voit un beau requin… Dès qu’un aileron se pointe, tu ne nous demandes plus notre avis, tu appelles ta Japonaise qui te souffle dans l’oreille et toi, tu baisses la tête et tu grattes le genou…

— Monsieur Renaud, elle n’est pas Japonaise, mais Américaine, ensuite, la jalousie maladive, quand tu n’as pas un fusil de chasse à portée de la main, ça se soigne avec du gros rouge ou de l’opium.

— Arrête un peu, elle a l’âge de ma fille et de ton fils. Bon, en tout cas, une bonne chose que tu l’emmènes avec toi ce soir.

— Alain… Quel est le problème avec la fille ?

— Le problème avec la fille ? Mais nom de Dieu, Paul, si ta miss requin reste à bord alors que tu es encore en vadrouille à terre, je ne veux surtout pas gérer une scène avec la Bacane et ta spécialiste des squales, c’est tout.

— Comment ? Tu crois qu’elles iraient se crêper le chignon ?

— Non… Mais non… bien sûr que non… pas devant nos gars… juste que la Bacane pourrait peut-être lui dérégler son détendeur en douce, et que ta Japonaise nous fasse un bel accident à quarante mètres.

— Bah la la ! Tu vas trop loin… Tu devrais te laver les mains après chaque manipulation de tes bobines, l’acétate, ça te bouffe la cervelle, il faut que tu le saches… Marguerite est un peu jalouse, certes, mais c’est une enfant qui descend d’une longue lignée de militaires, son père était amiral et son grand-père avant lui aussi. C’est une vraie fille de marin !

— Et ?

— Et quoi ? Oh tu m’agaces là et puis tiens, voilà Louis au dernier palier. Tu t’occupes d’annoncer la nouvelle aux autres. Je vais voir madame, et lui dire que son fiston est remonté avec encore ses deux bras et ses deux jambes. »

Paul Tourteau savait gérer son petit monde, à sa manière, grâce à un subtil mélange de généreuse sympathie et d’un irrécusable autoritarisme. Mais le commandant, à bord de l’Ulysse, n’était qu’un figurant de première classe. Le véritable officier sur le pont, c’était Marguerite, sa femme, que l’équipage surnommait affectueusement « la Bacane ». Pour l’épouse du célèbre explorateur, ce navire, cet ancien bâtiment de la marine de guerre anglaise, c’était l’éternel miroir de son rêve brisé. L’Ulysse était tout ce qu’il lui restait de foyer, une illusion flottante qui n’avait plus de cap, qui attendait peut-être le naufrage depuis le jour où elle avait surpris son époux de commandant au large d’un autre amour. Nous aurions aimé dire qu’il ne s’était jamais rien passé entre Tourteau et Naoki Mako, l’ichtyologue de renommée mondiale ; qu’avec Tourteau, qui avait l’âge de son père, il n’existait qu’une relation purement scientifique. Mais à quoi bon, la passion d’une femme trahie est comparable à ces volcans sous-marins, qui vous surgissent en plein milieu de l’océan, qui vous font des éruptions sans rien dire, qui se meurent parfois en un jour et que l’on découvre par le tas de lave froide épars au fond des mers.

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