Le secret de la mer Rouge

Renaud, le chef opérateur, classait ses bobines de rushs dans l’une des rares cabines climatisées de l’Ulysse. Le laboratoire permettait de charger ou décharger les films des magasins en toute sécurité, sans les risquer à une exposition lumineuse aux conséquences catastrophiques. Il servait également, à l’abri de la chaleur et de l’humidité, au stockage de dizaines d’heures de tournage accumulées à chaque expédition. Lors de l’une de ses nombreuses escapades new-yorkaises, Tourteau avait acheté puis installé sur son navire un système de fermeture signalisée aussi inutile que coûteux. Dès que la porte du labo était verrouillée de l’intérieur, un boîtier fixé au linteau indiquait que l’on pouvait entrer sans corrompre une pellicule en cours de magasinage. Il s’agissait d’un banal caisson rectangulaire en bois laqué, où deux lampes à douille, de celles que l’on utilise dans les abat-jour, s’échangeaient le rôle de l’intermittence lumineuse derrière une plaque semi-opaque, peinte de deux aplats vert et rouge. Dans une fonte bien grasse, se détachait sur le vitrail la blanche sérigraphie des mots anglais : « Stanby » et « On Air ». Alain Renaud considérait cette trouvaille comme une parfaite ineptie : il verrouillait toujours la porte du laboratoire dès qu’il manipulait la pellicule. En outre, le « système » avait sournoisement engendré des habitudes malhonnêtes : lorsque c’était « vert », les gens déboulaient au labo sans prendre la peine de frapper, ce qui provoquait l’ire naturelle de ses occupants, jusqu’au jour où Renaud se permit un acte de sabotage qui rendit borgne la mauvaise boîte et la figea dans une pose verdâtre idiote. Même le commandant dut subir cette mise au pas autoritaire. Il avait cette manière d’ouvrir les portes avec des gestes brusques, énergiques, d’un coup sec sur la poignée et parfois, lorsqu’il n’était pas pied nu, en s’aidant d’un bon coup de talon. On entendait alors grommeler Renaud de l’autre côté du sas : « On n’entre pas, inutile d’insister, vous ne voyez pas la lumière nom de Dieu ? » Et derrière le lourd et immobile panneau d’acier, s’élevait, entre deux tambourinades colériques, quelque gras juron : « Mais c’est vert ! Crénom Alain ! Tu pourrais au moins nous le signaler… la lampe rouge sert à quoi ! »

Tourteau se mit donc en devoir de rétablir toute son autorité dans cette partie du navire où « incubait la mutinerie ». Il ordonna, un jour d’escale où son cinéaste vadrouillait en quelque faubourg, de modifier le système de verrouillage automatisé afin qu’il ne fût actionné que depuis la passerelle : « Dans le but de garantir la parfaite intégrité des matériaux filmiques entreposés et d’assurer aux occupants une totale quiétude dans leur travail ». Ce qui était, dans l’art du discours, l’expression fourbe et pudibonde de la vindicte.

La porte s’ouvrit d’un coup brutal sur la clenche. Jojo le mousse cria : « Le commandant a dit d’arrêter le tournage ! »

Le cinéaste fixa avec dureté le jeune matelot. Comment ce gamin, fraîchement embarqué à Toulon, pouvait se permettre de lui parler ainsi, lui, le monsieur « cinéma » à bord de l’Ulysse !

« Ah non ! J’ai à peine fini de charger les galettes ! Et puis écoute-moi bien mon garçon, ici c’est le labo, tu n’y entres pas comme chez ta mère !

— Mais j’ai vu la lumière et on m’a dit que…

— Et alors ? On ne t’a jamais appris à frapper avant d’entrer ! »

Joseph Cordier, à ses dépens, venait d’emprunter le long chemin semé de corvées inutiles et bizutages imbéciles. Un parcours que tout prétendant au rang de membre à part entière de l’équipe Tourteau se devait d’accomplir sans broncher. Jojo disparut en fermant la porte, avec des gestes lents, à reculons, comme une fin d’entrevue devant le Négus abyssin.

« Rolf, t’as vu ça ? pesta Alain en se tournant vers le photographe allemand Rudolf Zillner, le duvet à peine sur les joues et le gamin se prend déjà pour le commandant en second ! Encore un qui n’a pas assez briqué le pont comme il faut, j’te jure !

— Jungen sind nun einmal so ! La jeunesse, c’est toujours comme ça, ou comment vous dites déjà : il faut que jeunesse se passe ! Alain, faut pas tenter de la changer, nous étions peut-être pires… déclara Zillner.

— Pires peut-être, mais je savais frapper aux portes moi ! Bon, j’y vais, le pacha m’appelle. Rudy, tu restes là ou quoi ?

— Non. Je sors, j’ai besoin de prendre l’air. Avec la chaleur qu’il fait dehors, la clime m’a filé la crève. »

Alain Renaud cadenassa l’armoire métallique étanche, où dormait le véritable trésor de guerre de l’Ulysse, et informa la passerelle à travers l’interphone de cabine : « C’est Renaud, vous verrouillez dans 30 secondes ! » La perte malencontreuse d’une de ces bobines n’était nullement envisageable. La vie même de l’équipage dépendait de ces harassantes journées de labeur filmique gravées dans la pellicule.

Ces longues heures passées sous l’eau, cette perpétuelle quête du saint Graal aquatique, c’était de l’or enroulé dans de la gélatine. Car en ce mois d’été de l’année 1969, alors que l’homme se préparait à conquérir la lune, le monde sous-marin était encore un vaste continent inexploré et bien plus étendu que notre désertique petit satellite gris. D’ailleurs, sur cet astre éteint, il n’y avait que la mort. La vie, les origines mêmes de notre espèce grouillaient dans la grande salaison des océans. Tourteau avait trouvé le bon filon et pour une fois, la France, qu’il représentait, avait pris une sacrée longueur d’avance sur ses concurrents. Le commandant de l’Ulysse, c’était l’ambassadeur du génie français qui se vantait de ne pas posséder de pétrole, mais que l’on pouvait comparer à un puits sans fond aux idées nouvelles.

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