Le secret de la mer Rouge

Le commandant, allongé sur un fin matelas en mousse polyuréthane, guettait ses plongeurs depuis la chambre d’observation du navire.

Ce « faux nez », qui déchirait le ventre de la mer droit devant, était une astucieuse trouvaille. Lorsque l’Ulysse filait ses 10 nœuds, ce judas à trois mètres sous la ligne de flottaison, avec ses hublots en quinconce, permettait aux voyeurs émerveillés de se prendre pour un dauphin en vadrouille, un poulpe aventureux et même une baleine sirotant son krill, à généreuses lampées.

D’après Robert Di Balto, l’irremplaçable second et mémoire vivante à bord de l’Ulysse, ce boudin d’acier en forme de Kaiten – les terribles torpilles humaines japonaises – leur conférait un gain de vitesse notable. Il fallait croire que l’étrave y prenait goût, elle aussi, et récompensait son navire d’un peu d’hydrodynamisme.

L’Ulysse avait jeté l’ancre à Chab Arab, une petite bourgade sous-marine à quelques miles des côtes djiboutiennes. Le commandant Tourteau et son équipe espéraient filmer un banc de coraux et en étudier l’écosystème environnant, mais un fort courant faisait virevolter d’énormes masses de sable troublant l’eau à plusieurs mètres sous la surface. Paul Tourteau quitta son poste, dépité. En remontant la longue et pénible échelle qui donnait sur le pont de l’Ulysse, son chapeau, le fameux bonnet de laine écarlate, se frotta à l’étroit panneau sphérique de l’écoutille et fit une chute de sept mètres. Papillon, c’est ainsi que l’on nommait la coiffe du commandant Tourteau en hommage à un célèbre bagnard, se posa, sans bruit, sur le revêtement en faux cuir gris cendre du tapis de sol de la chambre d’observation.

« Inutile de filmer par ici ! C’est le brouillard ! On n’en tirera rien ! On ne gâchera pas de la pellicule pour cette fois. Balto, fais revenir l’équipe, on barre sur Djibouti.

— Bien mon commandant.

— Et envoie quelqu’un récupérer mon bonnet, faudra un jour me le visser sur le crâne celui-là ! »

Robert Di Balto transmit les ordres comme à son habitude, haut et fort afin que même les sourds en salle des machines puissent l’entendre :

« Bon, les enfants, on stoppe tout, vous dites à Louis d’arrêter de filmer et qu’il remonte les équipes du fond, ce n’est pas la peine de continuer le tournage, on verra rien, branle-bas sur Djibouti ! »

Sur le pont, les hommes cachaient à peine leur joie. Un retour vers la capitale du territoire français des Afars et des Issas signifiait un peu de repos à terre, une halte gastronomique, quelques escapades volages pour certains, voire même une bonne nuit de soûleries et de ripaille en compagnie des soldats de la 13e demi-brigade de Légion étrangère.

Robert Di Balto, dans la cohue provoquée par l’annonce, cherchait du regard une personne puis cria :

« Cordier ! Qui a vu Cordier ?

— Je suis là monsieur Di Balto ! »

Et le jeune mousse apparut dans le dos du second, au pied de l’écoutille.

« Ah te voilà… Écoute mon grand, tu vois Papillon, en bas, sur le tapis ? Parfait, tu descends et tu iras l’apporter au pacha dans sa cabine. Après, tu files au labo, chez monsieur Alain Renaud en faisant bien attention à la lumière : vert tu peux entrer, rouge, tu passes ton chemin.

— Et je fais quoi si c’est vert ?

— Mais triple andouille, tu entres et tu dis à Alain qu’on arrête le tournage ! Allez, fissa ! »

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